L’invention du tulle mécanique a favorisé à partir des années 1830, la broderie d’application sur une pièce de tulle qui n’est donc pas du tulle drochel. Des dentellières françaises ou belges réalisaient de petits motifs aux fuseaux ou à l’aiguille et les cousaient sur le tulle mécanique, cette méthode présentait l’inconvénient de la fragilité du tulle moins solide que les motifs plus épais; mais plus rapide d’exécution que l’application de Bruxelles, elle fut adoptée en divers lieux à la faveur d’un trafic considérable orchestré outre-manche.
Le tulle garni repartait aussi clandestinement qu’il était venu sous l’appellation «Application d’Angleterre» alors que l’Angleterre n’en a jamais fabriqué mais l’a bien commercialisé. Ce trafic s’éteignit dès la fin du XIXème siècle face à l’avènement des dentelles produites à Calais, essentiellement au regard de la qualité des productions Leavers.
Le succès de ce trafic s'explique par le contexte protectionniste de l'époque, Monsieur Michel CARON nous renseignait sur cet aspect et a rapporté de nombreuses prises des Douanes, parfois rocambolesques dans son ouvrage "Du tulle à la Dentelle –Calais1815/1860", publié sous la direction d’Alain Lottin et Stéphane Curveiller aux éditions Le Téméraire. Nous reprenons (avec leur autorisation) certaines des informations de ce livre ci-dessous.
La politique protectionniste, adoptée par l’État depuis le Premier Empire pour protéger les filatures françaises de la concurrence anglaise, frappait les fils retors anglais de lourdes taxes. Pourtant les retorderies françaises ne savaient pas produire les fils très fins et résistants (qui titraient jusqu’aux N°300Nm) nécessaires au fonctionnement des métiers à tulle; il en résultait à tous les niveaux une ambiguïté certaine vis-à-vis de l’application de la loi que l’on contournait. Le27octobre1828, la Chambre de Commerce et d’Industrie se fit l’écho des demandes des fabricants de tulle pour que fussent prises des mesures facilitant l’importation du coton anglais dont ils avaient besoin et d’autres mesures visant à réprimer la fraude du tulle anglais.
Le tulle mécanique aussi était introduit en fraude pour échapper aux lourdes taxes et pour cause! puisqu’il permettait d’alimenter un important et fructueux marché parallèle lequel faisait aussi vivre une population.
La contrebande
Le tulle passe la frontière sur le dos des chiens, les fils de coton sont enroulés autour de la taille des femmes…en réalité, près d’un million de livres sterling de tulle et de coton sont amenés par bateaux et voitures à Calais, Lille, Douai et Saint-Quentin pour y être estampillés frauduleusement.
Il est de notoriété publique en1843 que les tulles anglais sont très en vogue à Paris où ils se vendent ouvertement dans les magasins. La fraude est donc active avec la complicité de sociétés françaises, parfois aussi avec celle de douaniers.
Le22octobre1842, le paquebot Wellington, reliant Douvres à Boulogne, doit se détourner sur Calais à cause de la tempête, malgré les efforts de son capitaine pour éviter d’entrer dans ce port. La douane découvre du tulle anglais qui aurait dû être débarqué clandestinement à Boulogne pour une valeur de trois mille francs.
En1843, au Havre, le tulle est découvert à l’intérieur de balles de lin. A Calais,la douane saisit six barils de bière dont le double fond contient du tulle. Le garde-champêtre d’Hames-Boucres remarque une charrette qui,toutes les semaines, traverse de nuit la commune; il s’en approche et constate, sous la paille,qu’elle transporte des ballots de tulle. Il informe le maire Jules de Foucault, lequel se renseigne et découvre que le débarquement du tulle se fait dans la baie de Wissant. La charrette disparaît de la circulation dès qu’il en fait état.
Des balles de tulles et de coton sont saisies au Griz-Nez, scellées hermétiquement, enduites de vases et d’algues, elles sont jetées à la mer près des côtes par des bateaux pêcheurs. Échouées, elles peuvent être confondues avec des rochers sauf pour les yeux attentifs et exercés des complices qui viennent les récupérer.